Entrevue Sud Ouest

logo

220304psy

sudouest.com

Pourquoi dites-vous que la vague de  suicides chez France Télécomn’est pas seulement révélatrice d’un mal être au travail?

Il s’agit d’une épidémie silencieuse et méconnue   qui frappe prioritairement les hommes. Parmi les 24 suicides recensés, 23 dont le dernier, sont des hommes dans une compagnie dont 37 % du personnel est féminin.  Les hommes sont aujourd’hui prioritairement vulnérabilisés par un environnement qui leur échappe et qui altère leur image. Face à une réalité spatiale menaçante ils réagissent de manière plus impulsive et plus violente que les femmes. L’Organisation mondiale de la Santé . fait état non seulement en Occident, mais aussi en Chine, au Japon et en Afrique, de trois suicides d’hommes pour un de femme. La proportion est la même en France.

C’est donc un phénomène planétaire?

Oui mais il  n’est pas répartie géographiquement de  manière équitable.  Il  touche prioritairement  les territoires les plus instables et plus déshérités.  À titre d’exemple, en Espagne, des études indiquent qu’en Galicie, depuis 30 ans, le taux de suicide parmi les jeunes adultes a augmenté de 15 % dans les régions les plus démunies.Des études épidémiologiques de l’OMS ont pu établir une progression de cette courbe ascendante des suicides des hommes en relation avec la détérioration de leurs conditions de vie. Ce sont dans les quartiers et les banlieues les plus pauvres  que leur proportion est la plus importante.

Comment expliquer cette  fragilité?

Les hommes  subissent de façon draconienne les altérations du milieu, du fait qu’ils  entretiennent avec l’espace un rapport de maîtrise, de confrontation et parfois d’asservissement, bref un rapport d’extériorité. La déstabilisation environnementale provoque chez eux  un véritable séisme physique qui se manifeste en termes de fatigue, d’épuisement, d’irritabilité voire de  de violence. Ils sont incapables d’individualiser tristesse ou désespoir, qui sont les dernières balises de détresse signalant l’imminence d’un danger.

Ils se retrouvent individuellement en situation de vulnérabilité  dans un contexte où leur statut  perd sa légitimité.  La « virilité   » fragilisée dans les sociétés post modernes par l’évolution des mœurs se retrouve au niveau planétaire, partout  impuissante à s’imposer dans des univers aujourd’hui en plein bouleversement.

Certaines classes d’âge sont-elles plus frappées que d’autres?

Cette épidémie  touche, les jeunes hommes dont c’est la première cause de décès, mais aussi les  hommes a l’automne de la vie.   Ce n’est pas seulement la  détérioration des environnements collectifs qui placent  les hommes en situation de danger mais aussi la brutale dégradation de leur propre milieu de vie. En témoigne, la vague de suicides dans les prisons françaises notamment chez les plus jeunes détenus aux courtes peines. Pour les auteurs spécialisés,  la population carcérale présente un taux de suicides masculin  de quatre à onze fois, plus élevés qu’en milieu naturel et  il tend à augmenter pour l’ensemble des pays. De la même manière, les fermetures ou réorganisation d’entreprise qui bouleversent la vie de milliers de travailleurs, s’accompagnent a chaque fois de tragédies individuelles. La vague de suicides chez télécom n’est pas isolée,  a Montréal, ou j’habite les exemples sont nombreux, des suicides sont survenus en banlieue dans des entreprises déstabilisées chez GM, chez Seagram et chez Alcatel;

Mais derrière un suicide, il y a toujours un faisceau de causes?

Les victimes de la nouvelle économie mondialisée éprouvent  un sentiment d’impuissance destructeur qui les ronge, quand pour beaucoup leur  rôle de pourvoyeurs est brutalement compromis Ils se sentent trahies par des employeurs pour qui elles ont été de loyaux collaborateurs pendant une bonne partie de leur vie. Un abandon que vivent douloureux  ceux dont la sphère privé se dérobe du fait des faillites, des ruptures ou du vieillissement.  Ces effondrements individuels sont la scène eux aussi de destruction, suicides bien sur mais aussi meurtres dont malheureusement les femmes sont les premières victimes. Tragique méprise.

Les femmes justement? Est-il exact qu’elles essaient plus souvent que les hommes de se suicider?

Les statistiques sont là aussi universelles mais inversées : trois femmes pour un homme. Si les hommes représentent 80% des suicides, les femmes constituent 75% des tentatives. Sans méconnaitre, les tragédies qu’ils incarnent, ces scénarios cliniques sont des signaux de détresse, les femmes en dernière limite sont capables d’émettre un  SOS psychologiques.  , Elles acceptent plus facilement aussi de consulter d’être aidées, elles représentent 70%, des patients déprimés qui consultent. Elles ont face aux ruptures et chocs environnementaux, des balises de détresse et en plus très souvent  un réseau d’amies avec lesquelles elles échangent plus intimement.

Pourquoi les femmes résistent-elle mieux à la déstabilisation de leur environnement?

D’abord constatons qu’elles occupent des postes de plus en plus  exposés, santé, enseignement, médias, police et justice, en première ligne, elles semblent  mieux résister à l’instabilité territoriale qui peut conduire  les hommes a la mort L’éco féminisme, voit dans cette résilience, la trace d’un rapport plus proche avec la nature au travers de l’enfantement et de la gestation qui fait du corps de la femme un espace en lui-même où s’inaugure toute existence. Elles entretiendraient avec l’environnement un rapport d’intériorité tandis que les hommes le conçoivent dans un rapport d’extériorité qui lorsqu’elle devient adverse peut être meurtrière.

Comment prévenir cette épidémie?

Puisqu’il est d’actualité prenons le monde du travail.Il doit être repensé en respectant le plus élémentaire des droits humains : considérer l’autre comme mon semblable, alors qu’on s’embarque aujourd’hui dans une véritable jungle des rapports. Accélérations des cadences, déplacements de poste, de fonction, de local sur fond d’insécurité économique et de crainte de compressions déstabilisent les communautés de travail aux profits de relations pyramidales hiérarchiques et inaccessibles.

Pour les victimes du système, elles doivent d’abord passer le cap de la crise, éviter l’isolement  dans un univers en pleine désolation.  Et donc prévoir pour eux des lieux de paroles et d’échanges proximaux permettant à des hommes fragilisés, de se retrouver, de se recomposer.  Partager des situations  permet de se  sentir moins seul, de se décharger du poids de son histoire et d’ouvrir le champ social   bref  de s’évader du présent avant de  disparaitre des écrans radar de la vie.

Le traitement de fond de cette épidémie  a son vaccin : le respect de nos environnements, individuels mais aussi collectifs, régionaux ou  urbains. Chacun d’entre nous doit  être attentifs à nos milieux de vie, les rendre plus chaleureux quand le néolibéralisme ambiant les détériore et nous divise.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :