ITINÉRANCE

1.    L’ITINÉRANCE

« Je me sens éparpillée en plusieurs endroits ».
Une itinérante

Avec l’itinérant, c’est précisément cette clôture comme délimitation de l’espace mais aussi comme rassemblement de sens qui fait sans cesse question. L’itinérance a sa propre dynamique qui bouleverse le discours ou l’ordre du discours qu’il souhaiterai raconter. Ce qui met en scène un itinérant, ce n’est pas une demande articulée de mots, il donne à voir, à enregistrer un trajet, pas tout à fait épuisé et mais très enrayé. Il est, tout entier, ce trajet qui lui colle à la peau et lui restitue son individualité. Qu’il le proclame ou le taise, son trajet se confond avec sa réalité géographique.

Le lieu d’accueil que nous occupons se situe, pour le patient, sur un des phrasés de ses déplacements qui « décline » son histoire. Le sujet va venir nous consulter tout autant pour une halte dans son mouvement que pour en faire le récit inachevé. Ce qu’il demande, c’est la prise en charge de son existence précaire, une décharge de la responsabilité de sa vie souvent proche de la survie et de la mort.

Pour l’écoute de son récit, on tentera de distraire, un instant, le douloureux asservissement du sujet à sa géographie et. on devra décider de la pertinence d’une « pause » dans son mouvement. Cette écoute clinique de l’itinérant oblige à s’ouvrir sur un mode relationnel fondé sur un jeux de signes spatiaux. Pour en déterminer les règles et les articulations signifiantes, il convient préalablement de définir une définition de la pratique itinérante comme:

UN TRAJET DE LIEU EN LIEU CONSTITUANT SON PROPRE ESPACE.

Ces trois paramètres qui organisent le système de communication actualisé par l’itinérance organiseront aussi la réflexion clinique qu’elle nous suggère.

2.    LE TRAJET

Pour l’itinérant, ce qui va border son espace c’est précisément le trajet. On notera qu’il renoue avec l’Histoire qui s’est inscrite d’abord pas à pas, de la mythologique traversée du désert dans la bible à la conquête récente du Far West où s’origine le rêve américain.

Par ses déplacements, il retrouve, seul et pour son propre compte, ce nomadisme originelle pour tenter d’y inscrire son histoire. Cette quête est toujours incertaine car le trajet peut s’épuiser à force d’être parcouru, répété. Il peut aussi se perdre vouant alors l’itinérant à une errance sans bornes.

Ici le verbe se fait geste.

La plus ou moins grande désorganisation des parcours et des limites sera un indicateur de la profondeur de son désarroi. Le niveau de cette désorganisation pourrait figurer un des éléments d’une sémiologie clinique de l’espace au même titre que la rythmicité des déplacements, leurs circularités répétitives lentes ou encore leurs emballements. Ces derniers trahissent une accélération de la quête du sujet, une négation de la réalité temporelle à la manière des mots dans la fuite maniaque.

La consultation signale d’abord la volonté d’une pause dans les déplacements du sujet. Pour que cette halte puisse s’instituer comme une étape de sens pour le sujet. L’écoute clinique évitera de fixer ou de figer le sujet; elle sera attentive à l’amplitude de ses mouvements et de ses rythmes. Le travail clinique est long et le thérapeute devra accepter la demande implicite du consultant de prendre d’abord en charge, momentanément la trajectoire. Quel que ce soit ces modalités, c’est la condition première pour que le consultant puisse se recomposer en cette étape et la répéter pour la rendre familière; elle sera un ancrage inaugurant peut être la possibilité d’une resymbolisation de son déplacement.

« Oui, j’ai mon côté urgence. Il reste toujours là. Ce n’est pas le côté rock. Tu parles d’autre chose, tu parles de toi-même, de ta vie ». Jean-Jacques, un itinérant parisien.

Il ne s’agit pas pour le thérapeute de vouloir sédentariser, de nommer le malaise mais plutôt de se situer comme une halte toujours possible où il pourra se reconstituer le corps: être un lieu se le parcours.

3.    LE LIEU

Le trajet se fait de lieu en lieu. Le lieu, pour l’itinérant, c’est la marque du lien. Lorsque la patiente dit « qu’elle est éparpillée en plusieurs endroits », on doit entendre qu’elle est éparpillées en plusieurs liens qui ne sont jamais suffisants pour emplir le lieu, le rendre digne de s’y arrêter. L’inventaire des lieux de l’itinérant décline souvent l’affectivité du sujet. Le palier choisi pour s’endormir sera celui d’un ancien amour. Le banc sera celui du jardin public qui borde le quartier où on a habité, où on est reconnu.

L’itinérant fait un retour sur les lieux de son histoire. Cette dialectique du lien et du lieu, qui pourrait participer à une clinique de l’espace est naturellement plus complexe que la simple ébauche que nous venons d’en faire.

Le lieu peut, par exemple, figer jusqu’à l’absurde d’un lien. A New York, une vieille femme, expulsée de sa maison détruite, s’installe en face du building moderne qui la remplace. Elle est prisonnière d’une subjectivité du lien qu’elle ne peut dépasser. A l’inverse, le lien avec sa propre histoire, avec ses propres lieux, peut être perdu et absent. Le sujet va alors se réfugier dans ces lieux sociaux de l’itinérance que sont le mirage des grandes villes ou simplement les gares, les jardins publics et les métros. Là, ils peuvent reconstituer, renouer un lien au travers d’un lieu social qu’il privatise à minima. Quelqu’en soient les variantes, la mémoire de l’itinérant s’inscrit dans les lieux.

Cette inscription des lieux a naturellement une incidence thérapeutique. La rencontre, l’écoute, c’est d’abord l’acceptation de partager un lieu. Le lieu, c’est précisément l’expression du lien à l’autre et l’itinérant va nous assigner à être à la fois le lieu et le lien. Ce qui, soit dis en passant, ne manquera pas de nous paralyser. Peu importe qu’il se taise ou qu’il brouille le discours, la simple occupation du lieu devient le lien pour le sujet. C’est la façon dont il occupe le lieu qui va devenir signifiant pour lui. Une clinique spatiale va devoir intégrer une sémiologie gestuelle qui peut aller de l’agitation en rapport avec la fébrilité des milieux désignés de l’errance sociale à la prostration où le dernier lieu privé du sujet se résume aux limites de ce corps muet. L’écoute devra respecter une logique du lien qui va passer par le lieu. Lieu transitionnel dans lequel le sujet va d’abord devoir se restituer avant de se repérer.

Là encore, l’écoute impose la patience: le temps que l’itinérant se réapproprie le lieu. Vouloir essayer de figer sa mobilité en nommant son mode d’être dans une catégorie nosographique serait une erreur. Avec le sujet itinérant, ce n’est pas au travers du discours mais au travers du lieu que passe le lien. En détournant le lieu psychiatrique dans sa propre logique des lieux, l’itinérant renvoit le discours psychiatrique à sa fonction de normalisation d’un espace qui n’est plus le sien. L’itinérant est fondamentalement en rupture d’espace.

4.    L’ESPACE

Ces détournements de lieu, ces trajets aberrants parce que singuliers s’opposent à la conception couramment admise d’un espace tendant précisément à l’inverse vers une fonctionnalité et une rationalité sociale maximale. Ce spectaculaire et fascinant espace-décor est aujourd’hui assiégée par ceux qu’il a exclu, déporté dans ses ghettos et ses banlieues. Cet état spectacle dévoile, à peine masqué dans les replis des ses fastes, son absurde logique destructrice. « New York Stories » de Copola.

A New York, un groupe de 100 jeunes de 18 à 22 ans vivent dans des bennes d’ordures et voit leur espérance de vie réduite à 5 ans.

L’espace de l’itinérant, c’est sans doute un espace intermédiaires fragile, une zone tampon entre une organisation rigide et impénétrable de l’espace et un univers qui est déjà celui de la mort même si la situation n’a pas partout la même acuité. L’itinérant se déplace dans un « no man’s land » de survie, une zone où la matière spatiale redevient matière concrète, un réel avec lequel il va devoir composer. A l’écoute des itinérants, les mêmes préoccupations reviennent: où se laver, où manger, où pouvoir dormir en sécurité. La situation de l’itinérant n’est pas seulement d’être en situation de transit mais plus encore d’exilé dans son propre espace. Sa position par rapport à l’espace n’est pas sans évoquer celle du psychotique par rapport à la langue.

L’itinérant domicilie sa folie dans un espace irrationnelle qui légitime et continue la déchéance du lien social, si l’on songé que l’extrême précarité de survie des uns voisine l’opulence de quelques autres.

Ainsi, parce son mode de communication utilise de relais spatiaux qui sont aux fondements même de l’individu, l’itinérant signale un vaste problème de société que l’on ne saurait réduire à un simple problème social. L’itinérant cherche dans l’espace une place pour pouvoir y décliner son histoire. Parce que cette place lui est refusée, sa subjectivité est anéantie et le « JE » s’estompe dans le récit au profit d’un « ON » indifférencié. La forme que prend sa désorganisation mentale évoquent celles d’une psychose carcérale inversée où, au lieu d’être confronté à un espace impersonnel et fermé, il se trouve face à un espace ouvert angoissant parce que difficile à marquer de son empreinte.

La demande d’un lit ou d’un abri doit être analysée avec la même attention que celle d’un divan pour ceux qui errent dans le langage. L’itinérant est un être dont la fragilité s’enracine dans la nostalgie d’un espace perdu qui ne s’interroge pas sur sa relativité: l’espace d’un jeune enfant. C’est avec ce fantasme archaïque, sa mise en situation que nous aurons à composer si nous voulons que le sujet s’en détache et renoue avec une mobilité sinon plus normale du moins plus consciente.

5.    CONCLUSION

Avec l’itinérant, nous sommes en présence d’un système de communication dont les modalités d’expression sont des données spatiales. Ces modalités s’inscrivent dans cette part errante dont on a cru qu’elle avait disparu dans nos cultures et qui semblent ressurgir comme si la territoralisation, la sédentarisation extrême des territoires et des gens marquaient le pas. Cette angoisse situationniste se devine dans l’engouement pour les sciences sociales surtout lorsqu’elles sont quantitatives et pour les formes de psychiatrie les plus normalisantes et les plus nominalistes.

L’itinérance est tout autant l’effet d’une culture en crise et en mutation que la résultante d’une crise économique.

L’itinérance est la marque d’un retour d’une mythologie de l’errant dans notre société. Elle revêt une dimension tragique puisqu’elle le place dans une aire de survie proche d’une mort toujours possible. C’est sans soute cette position au carrefour de l’espace de la mort qui fait que l’itinérance ne provoque mi discours ni distance et que sa forme narrative va être le récit, genre littéraire qui restitue la subjectivité du corps dans la plus pure tradition orale.

L’errance, pratique de l’espace, renvoit finalement à l’histoire. Histoire directe contrairement à celle des médias, toujours différée, finalement toujours absent. Dans l’itinérance, il ne s’agit pas encore d’image, il s’agit d’un corps concret, d’une parole directe donc, actuellement dans nos univers médiatisés, d’une parole subversive.

L’itinérant historise l’ici et le maintenant, l’espace vécu. C’est pourquoi, en même temps qu’il est hors champ du discours, il a une fonction de communication où l’itinérant fait figure familière des lieux qui peut transmettre l’information.

L’itinérant restitue à l’espace, aux lieux et aux trajets leur fonction de communication et l’actualise plutôt que le mot à mot, le pas à pas de l’histoire.

Textes deux a ne pas mettre sur le blog

LA PSYCHIATRIE: CULTURES SÉDENTENTAIRES ET NOMADES

Dans les cultures sédentaires, le lieu est prévalent par rapport au trajet. Dans les territoires nomades, au contraire, c’est le lieu qui est assujetti au trajet. Dans les transports, on enrichit notre capital de lieu. C’est une forme de tâtonnement au cours de l’apprentissage de l’espace. Dans une telle optique, le lieu thérapeutique prendrait une consistance beaucoup plus physique d’être d’une certaine façon une organisation de trajets. C’est ce que nous proposons, de manière explicite avec les sujets psychotiques.

L’itinérant et le voyageur

Cette logique du lien et du lieu est complètement mise à jour par l’itinérant pour qui le lieu fonde le lien, ce qui est une position archaïque et originelle. C’est aussi un peu la démarche du voyageur qui organise son espace à partir d’un lieu hôtelier arbitraire.

On aborde la psychiatrie au travers de ce dispositif géographique comme la manière la plus évidente de la mettre en relation avec des systèmes spatiaux. La psychiatrie est hantée par le processus de localisation. Sédentarisation de la folie errante avec le processus originel du grand renfermement après la nef des fous. processus qui se répète souvent de manière identique lorsqu’il s’agit de reconquérir de nouveaux territoires comme en Afrique.
Comme si la folie était précisément reliée à une absence d’encrage.
(Thème du magnifique roman de Gabriel Garcia Marquez, « L’amour au temps du choléra » où les amants se retrouvent, tardivement réunis sur un bateau ivre)

L’originalité du propos serait comme un retour à la clinique, à une expérience thérapeutique où l’analyse du trouble introduirait une vision spatiale de son mode de constitution et d’actualisation.

4.    LE TRAJET: l’itinérant, le maniaque et le voyageur

C’est l’inconnu lorsque le trajet est ouvert et n’est pas étroitement soumis à la logique des lieux. Ce trajet, c’est le mal, le trouble, le mouvement perpétuel contre lequel doit se prémunir l’itinérant en essayant de toujours garder la mémoire d’un lieu pour les réintégrer même s’il en est exclus.

Le trajet, c’est la figure, le style de l’espace qui organise la manie. Le maniaque perd la notion du lieu; il est en déplacement même si le lieu lui a été familier, il l’inscrit dans son déplacement incessant et il finit par perdre consistance. Il y a peu d’arrêt dans la course du maniaque, peu de repos, peu de sommeil. C’est une véritable fluidité du corps qui se fond dans son mouvement et qui se perd dans l’oubli de sa réalité pour rejoindre des dimensions mégalomanes. De l’autre côté, la mélancolie est un enfermement douloureux, la quête d’un secret impossible, un secret que le lieu a englouti et dont la quête est nostalgique. C’est une recherche du temps, d’un temps immobile où le corps devient opaque, paralysé, captif.

Le voyageur qui serait un peu comme le maniaque, capté par les trajets, celui qui ne s’arrête jamais, qui veut tout voir et tout connaître – projet irréalisable et irréaliste -. C’est dans « Paris Texas », Billy Rider, voyageur mélancolique et contemplatif. C’est aussi, pour rester dans des comparaisons cinématographiques, « Mort à Venise ».

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Une Réponse to “ITINÉRANCE”

  1. Très bon article. Toutefois, si tous les mots sont facilement compréhensibles, on ne peut en dire autant de l’essence en entier pour le commun des mortels comme moi, avec humilité.

    Louise Hudon

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